Article UN MUNDO RECOBRADO

UN MUNDO RECOBRADO

"Un mundo recobrado", cette grand-mère lumineuse.

Par : Diego Bordensen

Publié le 3 juillet 2025

Página 12

Article original : https://www.pagina12.com.ar/838958-un-mundo-recobrado-aquella-abuela-luminosa/

Sous la forme d’un documentaire ponctué de notes fictives, le film retrace l’enfance de la réalisatrice, portrait d’une femme qui a été témoin des bouleversements sociaux et politiques de deux continents.

Documentaire mêlant reconstitution fictive, patchwork d’archives personnelles et publiques, photographies et interviews filmées, récit composé de souvenirs personnels et de mémoire historique, Un mundo recobrado, qui vient de remporter deux prix au Festival du cinéma des droits de l’homme, est une œuvre cathartique et un désir mis en images. Le prétexte du film de Laura Bondarevsky, qui utilise la voix de l’actrice Laura Paredes pour lire ses propres réflexions et une poignée d’acteurs pour (re)imaginer des faits réels du passé, est le lien qui l’a fortement unie, pendant son enfance, à une femme d’origine russe qui a su prendre soin d’elle et la choyer. Sa grand-mère adoptive, comme le révèle rapidement le récit à la première personne. 

Mais le film commence comme s’il s’agissait d’une fable épique, avec un traîneau tiré par des chiens dans la neige, transportant une femme enceinte qui vient de perdre les eaux. Il s’agit de la mère de Yenia Dumnova, protagoniste centrale de ce qui va suivre et témoin loin d’être muet des changements et des bouleversements sociaux et politiques de deux continents, de la Russie communiste des années 40 à l’Uruguay des années 60, en passant par le Chili d’Allende et au-delà.

« Je pense parfois que faire un film sur Yenia, c’est faire un film sur un monde qui n’existe plus, et je me force à retrouver ce monde comme moyen de changer celui-ci », affirme Paredes/Bondarevsky tandis que des fragments audiovisuels montrent une manifestation de jeunes dans la capitale uruguayenne, quelques années avant le coup d’État de 1973. Auparavant, à partir du jeu de l’actrice Verónica Gerez, un autre de ses alter ego, la réalisatrice décrit une Yenia adolescente pendant les années difficiles de la Seconde Guerre mondiale, le traumatisme de la mort de sa meilleure amie sous les bombes et la solidarité d’une vieille ermite. De là, nous passons à l’après-guerre et à la rencontre dans le métro de Moscou, le plus profond du monde, avec un jeune Uruguayen qui venait d’arriver de l’autre bout du globe. C’est le début d’une histoire d’amour si intense que, comme le laisse entendre le prologue, elle ne pouvait se terminer que par leur départ simultané de ce monde, comme si l’un sans l’autre n’existait pas physiquement.

Un mundo recobrado comprend des entretiens avec des amis et collègues de Yenia qui, peu après son arrivée à Montevideo, a commencé ses activités créatives, artistiques, humaines et militantes au sein d’une troupe de théâtre sur la scène légendaire d’El Galpón (les compétences découvertes et maîtrisées à cette époque lui serviront des années plus tard pour échapper à des dangers très réels, comme dans un film d’espionnage). Bondarevsky s’entretient également avec ses parents, exilés en Suisse après le coup d’État de 1976, qui marqua le début d’une amitié avec Yenia et du lien putatif entre celle-ci et la jeune Laura. 

Ce monde retrouvé du titre n’est autre que celui de la réalisatrice elle-même et de son enfance, mais aussi celui d’un moment de l’Histoire où les rêves pouvaient devenir réalité grâce à la lutte collective, au-delà des inévitables touches de volontarisme et d’idéalisation. Ce mélange de nostalgie intime et générationnelle donne forme à cet essai qui fait de la dérive l’un de ses piliers narratifs, l’hommage à un être humain unique et incomparable qui, selon tous ceux qui se souviennent d’elle, a illuminé le passé et continue d’illuminer leur présent.