Article UN LUGAR MAS GRANDE 2

UN LUGAR MÁS GRANDE

Un lugar más grande : une conversation avec Nicolas Défossé

Par :   & 

Publié le 28 juillet 2025

ESTE PAÍS 

Article original : https://estepais.com/cultura/medios/un-lugar-mas-grande-conversacion-nicolas-defosse/

Dans cet entretien, le réalisateur français nous parle de son documentaire sur le processus d’autonomie du ejido ch’ol de Tila, au Chiapas, filmé pendant huit ans avec les outils du cinéma direct.

Lors de la dernière édition du Festival international du film de l’UNAM (Ficunam), Un lugar más grande, le deuxième long métrage documentaire du réalisateur français Nicolas Défossé, installé au Chiapas, a été présenté en avant-première. Armé des outils du cinéma direct, Défossé a travaillé pendant huit ans avec la communauté indigène ch’ol de Tila, une communauté agricole du nord du Chiapas qui lutte depuis longtemps pour défendre ses terres. Le résultat est un film qui dépeint les dimensions quotidiennes, festives et spirituelles d’un processus d’organisation qui suit son propre rythme. Sans narration en voix off ni interviews dirigées, le film se construit à travers une multitude de voix et de situations qui permettent au spectateur de se rapprocher des recoins d’un village qui s’organise. 

Lors de sa récente visite à Mexico, nous avons discuté avec le réalisateur de sa formation, de ses projets antérieurs et de sa conception du documentaire, du cinéma direct et de ce projet en particulier. « À vrai dire, Tila était le dernier endroit où j’aurais pensé aller, car j’avais toujours entendu dire que c’était le plus dangereux du Chiapas », nous a confié Nicolas. Situé dans la municipalité du même nom, l’ejido de Tila se trouve dans l’une des zones du Chiapas qui a le plus souffert de la violence des caciques, des paramilitaires et, plus récemment, des groupes criminels organisés. En 2015, après une longue bataille juridique, l’assemblée ejidale a décidé d’expulser la mairie illégalement installée sur son territoire et de relever le défi de l’autonomie.  

C’est dans ce contexte que Nicolas a rencontré Tila pour la première fois, mais son travail avec les communautés avait commencé bien avant. En 2006, il a commencé à tourner son premier long métrage, ¡Viva México!, une sorte de road movie qui suit le parcours de la « Autre campagne », la mobilisation des peuples autochtones et des organisations convoquée par l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). « Pour moi, c’était un prétexte pour dessiner un autre visage du Mexique […] il s’agissait vraiment de donner de la visibilité à toutes ces petites résistances qui existent partout dans le pays. Il s’agissait de construire « le miroir que nous sommes en bas ». C’est ainsi que l’EZLN l’a formulé. Je l’ai pris au sérieux. Je l’ai présenté en avant-première au Festival de la Mémoire à Tepoztlán, et j’en garde un très bon souvenir, car la salle était comble et il a remporté le prix du public. Il a remporté plusieurs prix du public, un en Bolivie, un en France, un autre à Bruxelles ». 

En plus du long métrage, il a monté dix courts métrages consacrés chacun à des communautés de Jalisco, Colima et d’autres États. Après cette longue période de montage et d’édition, Nicolas s’est consacré à d’autres aspects fondamentaux de son travail : la formation des jeunes, la « transmission des médias » et la recherche. Il a obtenu un doctorat à l’UNAM, animé des ateliers dans des communautés zapatistes et fondé l’École de cinéma documentaire de San Cristóbal de las Casas. Grâce à cela, il a redécouvert l’histoire et les techniques du cinéma direct, une tradition cinématographique vieille de plus de soixante ans avec laquelle on peut dialoguer de différentes manières. Pour Nicolas, l’essentiel est de construire une façon de voir qui oscille entre l’observation et la participation, la proximité et la distance. C’est à partir de cet horizon qu’il a commencé à réfléchir à Un lugar más grande. Nicolas raconte qu’en tant que professeur et coordinateur académique de l’école, « j’ai vraiment redécouvert le cinéma direct, qui est né lorsque les outils [pour filmer] sont devenus plus légers. Certains nous semblent aujourd’hui très lourds, mais ils étaient très légers et permettaient de filmer n’importe où, ce qui a libéré [la manière de filmer] ». 

Cette immersion dans cette généalogie et ces façons de voir les choses s’est ajoutée à une autre préoccupation : « après avoir réalisé ce road movie, je voulais rester au même endroit pendant un certain temps. À Tila, on m’a invité à projeter ¡Viva México! et, une fois sur place, on m’a dit qu’il serait bon de réaliser une vidéo « didactique » pour sensibiliser le public au procès en cours devant la Cour suprême. À ce moment-là, j’avais à nouveau besoin d’être en communauté après tant de tournées et de voyages, et je me sentais très bien là-bas, avec les gens. Je suis ensuite revenu pour le premier anniversaire de l’expulsion de la mairie et j’ai ressenti une ambiance très cool. Ils étaient très heureux d’avoir tenu bon pendant une année qui avait été compliquée, car ils s’attendaient à tout moment à une répression. Je suis revenu super enthousiaste et ma compagne m’a dit : « Si tu veux faire quelque chose, fais-le tout de suite, mets-toi à écrire ! ». 

Presque immédiatement après, « avec le soutien du Instituto Mexicano de Cinematografía (Imcine), je suis retourné [à Tila] pour faire des recherches, sans caméra ni rien. Et j’ai également prévu de faire un tournage, d’essayer avec Xun [Sero, directeur de la photographie] et Martin [de Torcy, ingénieur du son]. Notre premier tournage a eu lieu en décembre 2017, avec la visite de Marichuy, et j’ai trouvé cette expérience géniale. Martin a une énergie très calme, ce qui est bien parce que parfois j’ai un peu trop d’adrénaline. Et Xun est assez calme, lui aussi. »  

« Le tournage suivant a eu lieu à Corpus Christi, car j’ai compris que c’était un moment spécial, que de nombreux pèlerins arrivaient et que, sur le plan économique, c’était aussi un moment où les compas [membres de la communauté agricole] devaient se mettre au travail et, d’autre part, ils avaient plus de travail collectif, surtout avec les déchets générés par la foire ». En effet, l’église de Tila accueille, à deux reprises par an, des milliers de pèlerins venus du Chiapas, de Tabasco et d’autres États. Au cours de ces tournages, l’une des caractéristiques fondamentales du film a commencé à prendre forme : l’observation du quotidien d’un village qui pratique l’autogouvernance. L’intuition qu’un projet politique se construit à travers les conflits les plus quotidiens s’est cristallisée dans une sorte de slogan que Nicolas a emprunté à une de ses amies : « faire la révolution, c’est gagner le droit de ramasser les ordures ».

À partir de ces premières visites, une routine de travail s’est également mise en place, avec des tournages de quinze jours chacun : « C’était le moment de renouer le contact, de voir ce qui se passait, de nous intégrer un peu au paysage. […] Ensuite, j’essayais d’analyser le matériel, de le traiter, de voir où cela menait ». C’est sans doute à ces moments de révision que les principes du cinéma direct ont commencé à être mis à l’épreuve : ne pas forcer le récit et suivre les directions propres au matériel : « nous avons filmé de nombreux personnages potentiels et j’ai finalement réalisé que cela ne fonctionnerait pas très bien, mais d’autres sont apparus ». C’est ce même esprit qui a guidé les tournages eux-mêmes : « la majeure partie du film n’est pas calculée. Ce sont des situations qui se produisent et nous arrivons et nous nous adaptons ».  

Filmer de cette manière nécessite des recherches, de la sensibilité, de la technique et une bonne dose de hasard : « Il y a des situations dont nous savions qu’elles pouvaient se produire, mais si vous n’êtes pas là quand elles se produisent… Je ne voulais pas non plus que quelqu’un raconte : « Voilà ce qui s’est passé pendant votre absence ». Je voulais que tout soit visible. Et nous avons eu de la chance, en vérité. […] Ensuite, il s’agit d’analyser ce qui se passe. La difficulté, c’est que vous voulez dépeindre un processus collectif et que vous ne voulez pas construire le film autour de deux ou trois personnages. Mais j’ai aussi remarqué qu’il y avait des personnes que nous croisions tout le temps et j’ai pensé que ce serait bien d’avoir des personnages qui, si ce n’est dès le début, pourraient peu à peu émerger. » 

Dans un contexte et un territoire où l’organisation communautaire et collective a un poids si important, les personnages sont définis en fonction de leur rôle au sein de la communauté : « les fils narratifs que nous construisons apparaissent en particulier à travers les fonctions occupées. C’est pourquoi plusieurs des personnages les plus importants le sont en raison de leur fonction au sein des autorités. Même si Julio, par exemple, qui apparaît assez souvent, occupe plutôt une fonction dans le quartier, comme il voulait aussi participer, il finit par coordonner le carnaval et c’est lui que l’on voit à la fin [dans une scène clé du film]. Si vous écrivez cela, même pour une fiction, cela ne se passe pas ainsi. »

Mais dans cette exploration, il faut également avancer avec prudence et, en même temps, rester ouvert à la contingence d’un territoire en constante évolution : « D’un point de vue philosophique, l’idée était en quelque sorte de ne pas construire le récit d’un leader ou d’une leader qui occuperait toute la scène. En réalité, l’idée était que n’importe qui puisse devenir un personnage, puisse occuper le devant de la scène à tout moment : multiplier les personnages, laisser le film se contaminer de personnages secondaires. » 

Bien qu’à Tila, la grande majorité des membres de la communauté agricole soient des locuteurs du ch’ol, dans le film, nous entendons leur langue et l’espagnol se succéder et se mélanger tout le temps. Nous avons interrogé Nicolas sur ce bilinguisme constant : « Lors des premiers tournages, j’ai remarqué qu’ils parlaient davantage espagnol parce que nous étions là. Je leur ai demandé d’insister pour parler le ch’ol, mais parfois, il est mélangé à l’espagnol, et ce n’est pas grave, car c’est parfois comme ça. Nous recherchions autant que possible le « naturel ». […] D’abord parce que j’aime beaucoup leur façon de parler. Pour moi, il fallait que ce soit ainsi, ils ne devaient pas être inhibés. Et cela n’a pas été très difficile, j’ai été surpris de voir à quel point ils se moquaient souvent de la caméra. […] Il était très important de conserver ce naturel, de rendre justice à la parole authentique, populaire. Les gens parlent avec leurs métaphores, leurs images. Je pense que cela manque au cinéma actuel. On a mieux réussi à le retranscrire dans le documentaire que dans la fiction ».

Quelques jours auparavant, après la projection en avant-première, Xun Sero, photographe du film et réalisateur diplômé de l’École de San Cristóbal, nous avait parlé des attentes du public qui vient voir des documentaires sur les « conflits territoriaux » ; il semble que tout doive s’articuler autour de scènes de tension ou de confrontation ouverte. Nicolas est parti de là pour approfondir les implications politiques et éthiques de ce que nous entendons généralement par violence : « Il y a un moment de tension où des personnes [qui avaient rompu des accords fondamentaux de l’assemblée] sont faites prisonnières et un camarade, qui porte un bandana sur le visage, dit : « Vous ne pouvez pas partir comme ça, vous ne pouvez pas vous en tirer comme ça, vous ne pouvez pas trahir l’ejido », demandant une punition plus sévère. Et là, le rôle des autorités ejidales est de calmer, de rassurer et d’analyser, car c’est une provocation, comme si elles disaient : « si nous recourons à la violence, l’État va nous renvoyer avec encore plus de violence, il faut donc être très prudents ». […] Mais la violence n’est pas seulement à l’extérieur, elle est aussi toujours à l’intérieur. Au niveau individuel et collectif. Les êtres humains le savent. Et cette violence qui est au fond n’est pas mauvaise en soi, c’est elle qui leur a également permis de prendre d’assaut la mairie. Sans cette violence, ils auraient été écrasés. Le problème, c’est que lorsque vous la représentez, très vite, celui qui l’exerce apparaît comme le « méchant ». C’est pourquoi nous avons décidé de ne pas rechercher d’images [de la destruction de la mairie]. Et je ne les ai même pas vues. »

Dans un village avec une histoire comme celle de Tila, la violence est un sujet central et douloureux. Nicolas a développé ce point et nous a expliqué ainsi la dédicace avec laquelle il a décidé de clôturer le film : « Une priorité était également de faire ressentir les menaces et il m’a également semblé important de mentionner les deux camarades qui ont été assassinés par les paramilitaires ». Carmen López et Domingo Lugo, membres de la communauté paysanne et du Congrès national indigène, ont été assassinés respectivement en janvier et mars 2024 par les groupes paramilitaires qui continuent de harceler la communauté paysanne de Tila. La dédicace était « une autre façon de parler de cette violence, qui n’est pas seulement une menace, mais bien une réalité ».

Comme cela, une grande partie des décisions qui construisent Un lugar más grande sont politiques, mais il est impossible de les séparer du pari esthétique et narratif du film. Pour Nicolas, au milieu de « l’ère des temps forts » — où nous consommons un condensé des « meilleurs moments » d’un match de football, par exemple —, il est nécessaire de défendre le cinéma comme une expérience du temps. « Je suis tombé amoureux du cinéma quand j’avais 15 ou 16 ans. J’ai eu un énorme privilège car, vivant à Paris, j’ai pu découvrir des films classiques dans une salle de cinéma. […] Ce fut une expérience irremplaçable, car un résumé peut vous donner certaines informations, mais il ne vous donne pas cette expérience du temps. Et là, les temps morts s’avèrent extrêmement importants pour que vous puissiez également profiter des moments forts et les apprécier avec une autre intensité. C’est un autre récit, une autre sensation, une autre façon d’imprimer les souvenirs. Et il est naturel que, comme j’apprécie beaucoup cela, je veuille aussi en avoir une partie, car j’espère que non seulement les gens de ma génération, mais aussi les jeunes pourront en profiter ».

Partager cette expérience cinématographique, c’était aussi transmettre une partie de ce que signifie accompagner une communauté organisée : « C’est une façon pour les gens qui n’auront peut-être jamais l’occasion de passer plusieurs mois à Tila de ressentir ce que c’est que d’être là, au sein de la communauté, de vivre ce contexte de tension, de menace, mais aussi de s’organiser, de participer à des ateliers quotidiens. C’est ça, la magie du cinéma ». Il ne reste plus qu’à diffuser et à montrer le film réalisé par Nicolas, son équipe et la communauté de Tila. « Je veux que nous organisions une diffusion, non seulement dans les villes, mais aussi dans les zones rurales. Nous allons devoir nous associer à des organisations et continuer à participer à des festivals, afin d’accroître la visibilité ». De cette manière, peut-être, le plus grand lieu pourra continuer à se développer et à se reproduire. EP